Quelques mois écoulés depuis mon arrivée en Erethil. Pas une seule ligne écrite depuis de longues semaines. Non point que mon envie de
couvrir le parchemin des mes humeurs ne se soit épuisée, mais se sont les événements qui commandent, et l’agir passe hélas par devant le recueillement…
Les contingences banales de l’existence !
Je me suis fortifiée et j’ai rencontrée certaines personnes idoines, que ce soi secrètement ou publiquement. De novice Umberlite je suis devenue disciple en passant par les geôles
glacées du culte, et ceci pour des motifs d’ordre politique.
Je sais que, pour
l’essentiel, je dois garder ma prose couverte d’ombre, et que je dois me limiter à ce qui ne prête point le flanc à être compromise en aucune sorte. Non point que je sois blâmable ; et je
n’ai nullement à rougir de mon comportement devant ma Déesse. Simplement, d’expérience, les retors savent utiliser pour leur profit les confidences de l’âme, et se livrer a moult manipulations
malveillante et abjectes.
Aussi je limiterai à la portion congrue ce que j’écris à propos des événements extérieurs dans lesquels je suis impliquée, pour me focaliser sur le bruissement de mon cœur, de mon
esprit. Les noms inscrits ici le seront dans ce cadre strict, jusqu’à ce qui me prenne l’envie d’en déroger…
Faisant cela je reste sur l’essentiel.
Et puisqu’il faut un commencement, il me vient tout naturellement à l’esprit cet événement fondateur, ce rituel qui m’a radicalement métamorphosée, et qui fait en grande partie de
ce que je suis désormais : servante indéfectible de la reine des profondeurs.
Il est dit de l’expérience numineuse qu’elle dépasse de manière incommensurable les atermoiements de la foi timide. Je mesure désormais toute la portée de cet adage des plus sages. Plutôt qu’un
soliloque ou prime l’intellect et le jugement de valeur, je vais tenter l’exercice de la mémoire ; le souvenir des paroles dites, le ressenti de la chair.
Ce fut la prêtresse Nethis qui m’initia.
C’était à l’aube et j’attendais transis devant l’autel. Elle était montée en chaire dans sa robe cérémonielle fixant l’ombre bleutée du dôme du temple. Je savais que parmi les novices et
disciples assistant à la cérémonie se trouvait Yago, et cette idée de savoir que quelqu’un que je connaissais était là me rassurais, oh bien modérément, mais cela me faisait une ancre, un repère.
Je sais que c’est absurde au fond, et que cela ne me protégeait point de l’éventuel courroux d'Umberlie…
Pour l’heure je ne voyais que la prêtresse ; je ne voyais qu’elle et je voulais lui plaire, afin d’honorer la confiance qu’elle avait investie en moi.
Après que le silence fut fait, lentement elle ouvrit les bras, abaissant son regard sur moi et prit la parole :
- Cela fait plusieurs mois que la novice Yoen apprends les préceptes de notre foi, sous la bienveillance de notre clergé. Elle a endurée quelques mises à l’épreuve qui ont
fortifiées sa foi envers notre Déesse, Umberlie.
Elle marqua une pause avant de reprendre :
- Aujourd’hui, comme remerciement lors de sa première cérémonie de la marée, la Déesse lui a concédée la joie d’un animal sacré à
s’occuper. Outre ces signes manifestes de la satisfaction d’Umberlie, le Haut prêtre m’a accordée le privilège de faire passer le rituel d’intronisation à la novice Yoen.
Elle sortit sa lance et descendit de la chaire.
- Novice, veuillez me suivre, et placez vous ici, sur les marches qui conduisent au Naos des abimes… Vous autres, ajouta-t-elle, son regard embrassant la masse des novices,
veuillez vous placer en cercle, le long des murs ceinturant l'Autel Aqueux.
Le bassin sacré crépitait d’acide. Ma gorge était nouée, j’étais terrorisée. Il n’était plus temps de reculer, mais de croire, croire aveuglement, ouvrir tout mon être au néant de
l’abime… Nethis pénétra avec révérence dans le liquide qui parut un instant s’agiter ; s’électriser. Une fois au centre, elle se tourna vers moi. Seul son buste dépassait, son regard brulait d’un
chaos terrible et sublime tout à la fois :
- Oh, toi grande et magnifique déesse des Abysses, Reine du royaume marin. Oh toi, Umberlie, Reine des tempêtes et des courants marins, écoute ta servante…. Oh toi, Reine
Garce, accepte de tester la foi de ta novice, par ton jugement, exprime ta volonté. DOIT-ELLE VIVRE OU MOURIR?
(à suivre...)