Terres de Drasmal, Calar, 19 Noctur de l’an 1377 du calendrier de Vaux
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Mère,
« Lateus in presens animus, quod ultra est, oderit curare ».*
« Ne utile quidem est Scire quid futurum sit : miserum est enim nihil proficientem » **
Ces deux sentences entrent idéalement en résonance avec le sujet qui nous occupe. Tu le vois j’ai fait au plus vite pour ne point te laisser languir davantage. Entrons derechef sans circonvolutions dans le vif du sujet : Le livre que je pris des mains de Traben. Quelle force, quelle impérieuse nécessité me poussait ainsi à mettre en péril le fil de mes jours ? Car si j’adore les livres, je ne sais si je sacrifierai ma vie pour les plus beaux élans de la prose, ceux qui si purs transportent irrémédiablement l’âme dans les firmaments célestes. Peu être ne céderai-je point davantage pour l’épopée la plus grandiose, celle que l’on conserve toujours par devers soi près du feu, afin d’édifier les enfants des siècles en devenir. Quelle serait ma capacité d’évitement du pire devant les poèmes si touchants qu’ils vous font embrasser les ailes des Dieux ? Qui peut savoir au fond ? Imaginant ces perles de la littérature ou de la philosophie je me sens remuée, tentée par l’abandon aux rêveries inoffensives qui me laissent accroire que sans doute que si, je me mettrai au péril ! Mais assez de songeries. Dans mon aventure bien réelle, je tins mon courage, ma détermination et ma force d’une rencontre impossible – ou tellement improbable que l’on n’y songe que dans les fantasmagories les plus éthérées. Une femme – arbre. Une reine des bois, nue, dame - lierre dont des bras s’égouttaient des feuilles. Elle avait cette sauvagerie nimbée de douceur de ceux dont le regard voit au-delà des horizons du commun. Les doctes érudits, dans leurs soucis de classification, diraient d’elle qu’elle était une Dryade. Moi je dis Dame – Lierre et cela vaut bien tous les discours savants du monde.
La nuit était encre mauve et la lune galopait sur les falaises, embrassant dans sa course échevelée les étoiles. Les
vagues claquaient au loin sur les brisants, et explosaient en mille paillettes d’argent. Je distinguais tout cela nettement, comme si la proximité de la dame - Lierre dilatait mes sens. Elle
parlait bas mais sa voix résonnait dans ma tête. Fascinée je lisais ses lèvres qui avaient les accents impérieux de l’éternité. Son timbre était pareil à une mélopée au goût de l’humus.
Imperturbable icône, elle charriait sur mon cœur l’histoire terrible de ce livre ; cette chose ensorcelée et maudite qui emprisonnait la vie de son maître. Car la dame – Lierre servait une
bête qui n’en n’était point une, une créature irracontable, une et multiple tout à la fois. C’était quelque chose au-delà de l’entendement et que je n’avais point à connaître – pouvais-je seulement
l’appréhender ? J’en doute. Et ce maître était le un dans le tout, il était les éléments eux même, sans être réductible à aucun d’entre eux pris isolement. Il était aussi autre chose que le
tout réuni. Il n’était pas la nature, ni hors la nature… Mais les mots de la logique sont de bien pauvres réconforts en pareille circonstance.
La dame – Lierre ne pouvait elle-même fouler de son pied végétal les lieux de civilisation ; une impossibilité foncière inhérent à sa nature. Elle n’eut point besoin de force rhétorique pour me convaincre de l’aider, si bien qu’elle me manda d’intercéder auprès de Traben… La suite tu la connais, Mère.
Dans le pacte convenu entre nous il y avait cette supplique de ma part : Que cesse les dévastations causées par les corbeaux si je parvenais à lui restituer l’ouvrage. Elle tint parole. Avec le recul j’ai honte d’avoir osée poser telle condition. Je l’aurai fait sans contrepartie, aucune, mais sur l’instant cela m’apparut juste que de faire cesser le courroux de la créature ; que Calar évite la famine. C’était une indignité de ma part que je paye à présent. Bien sûr le pire fut évité mais à présent la ferme de Jack se trouve noyée au milieu des habitations des migrants. La prospérité est retrouvée, mais las, le bruit lugubre de la cognée résonne bien au-delà du village. Les clôtures poussent le long de la plage de sable noir. Les hommes sont de vos voraces bêtes. Avides et sans égard pour la nature. Vois, Mère, le malheur auquel j’ai contribuée bien malgré moi. Je ne cherchais que l’équilibre, une voie médiane pour éviter la souffrance à des innocents et me voici instigatrice de l’hégémonie rampante des hommes ! Est-ce là ta leçon Mère ? Rien n’est acquis en ce monde ; rien n’est limpide ni écrit. Il nous faut toujours choisir entre une éthique de responsabilité et une éthique de conviction. Aucune des deux ne pourra satisfaire pleinement l’esprit. Quoi qu’on fasse ! L’immobilité est un choix qui n’est point sans conséquence ; l’action dite « juste » s’avère lourde d’effets impromptus. Et pourtant il faut bien choisir…
« Je connais par expérience cette conviction de nature, qui ne peux soutenir une véhémente préméditation et laborieuse : si elle ne va gaiement et librement, elle n’a rien qui vaille »***
Tout se trouve dans la citation de ce vieux châtelain de la région de la Mer de Lune, et qui, des années durant, cloîtré dans sa tour sonda si loin ses abîmes qu’il trouva ce qui manquait si bien à la foultitude. Pour le reste, se détourner des haruspices, voila le sentier qui conduit à la profonde sagesse.
Je t’embrasse.
Laakën.
* « Satisfait du présent, l’esprit détestera de se soucier de l’avenir ». Horaces, Odes.
** « Il n’est pas utile non plus de savoir l’avenir. C’est misère, en effet, de se tourmenter sans profit ». Cicéron, La nature des dieux.
*** Montaigne, les essais.
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