Jeudi 10 avril 2008
 

Terres de Drasmal, Calar, 05 Uctar de l'an 1377 du calendrier de Vaux
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Mère,

Du fond de ma nuit je t’adresse cette missive de ces terres du bout du monde;  Oseras-tu le croire ? Et bien  je dois le confesser : je mes suis étonnée à arpenter ce cailloux venteux de Drasmal sourire aux lèvres. C’est étrange d’ailleurs que ce sentiment, cette nostalgie qui nous étreint et qui nous pousse à remettre sans cesses nos pas dans le passé. Il faudra que je m’y attarde un jour, que je m’explique ce profond mystère qui fait qu’une jeune elfe d’à peine 135 années s’accroche à des chimères si insignifiantes – Et ô combien ce sentiment doit-il être exacerbé chez les humains, cette race éphémère qui se fane en quelques printemps. Mais cela n’est pas mon propos ici, et je te prie mère d’oublier cette inopportune digression.

J’en reviens donc à l’objet de ma missive. A ce stade de ta lecture je suis assurée, Mère, que ton esprit bouillonne de curiosité tout autant que de perplexité ; comme tu me l’as si bien appris je connais le poids des mots, et de fait j’use volontiers des formules qui m’apparaissent idoines et les contextualise, je l’espère à propos. Si je m’exécute ainsi c’est pour te plaire, tout autant que de m’exercer à l’art. Il m’en souvient la leçon ou tu m’as confiée que seul les sots faisaient fi de la quintessence du verbe, ne voyant dans les phrase qu’un moyen de comptabilité, tant il est connu que l’écriture fut inventé à des fins mercantiles. Passons. Je me surprends à m’égarer encore ! Il me tarde de pouvoir  rassembler cet esprit éparpillé qui ne cesse de m’échapper… Mais sans doute est-ce dans ma nature la plus intime : Effervescente comme le vent !

Bref, tu n’as pas été sans voir que la forme poétique de mon ouverture recèle un message destiné à convier à la lecture ta sagacité légendaire. Et si je t’ai dit que je t’écrivais du fond de ma nuit, c’est que des ombres semblent avoir déferlées sur l’île. Littéralement. Objectivement. Ce phénomène, tangible tout autant qu’intangible est pareil à un souffle rampant, un mal insidieux et qui ronge peu à peu les volontés les mieux installées.

Pour te fixer une chronologie de la chose, voici ce dont ma mémoire a souvenance : Je fus en butte tout d’abord, à ces ténèbres avec quelques compagnons d’infortune à Calar. Il s’agissait de tâches d’ombres d’ou surgissaient des créatures bipèdes, fantomatiques incarnation aux yeux incandescents. Nous fûmes reflués dans l’auberge qui se changea en camps retranché, tandis que dehors le jour refusait, contre toute logique, obstinément à se lever. Las, les choses virent nous harceler à l’intérieur. Pour être tout à fait précise il y eut aussi à ce moment là des attaques de chauves souris, si nombreuses que je ne pu empêcher moult d’entre elles de se prendre dans mes cheveux alors qu’elles tentaient de me griffer le visage.  Avec le recul Mère, je me rends compte que nous ne dûmes point notre survie qu’à notre pugnacité à ne point trépasser, même si notre cohésion fut plutôt une bonne surprise. Non. Si je suis là, vive à te relater ces péripéties c’est grâce à la victoire du jour qui parvint à percer l’ombre, condamnant les affreuses bêtes griffues à se tapir dans l’auberge avant de se trouver disloquées par la pleine lumière.

Il y eu ensuite l’attaque sur Mont noir. Mais avant d’y revenir, est survenu un autre événement aussi curieux que funeste. Sans connexion apparente.

C’est une petite personne, au demeurant fort aimable et qui répond au nom de Mara qui à découvert sur la plage un hideux massacre. Comme je passais par là, elle me héla du bas de la falaise et nous investiguâmes sur les lieux avant d’aller rapporter la chose à la capitainerie de Calar. C’était répugnant à regarder que ces pêcheurs découpés comme des poissons, d’autant que certains avaient expurgés leur corps de ses immondices avant que leurs prunelles ne se figent pour l’éternité. Le seul indice que nous trouvâmes outre ce que j’ai déjà décrit fut un bout de papier détrempé ou il était inscrit le nom de Gulder. Un peu plus tard le capitaine de Calar, que nous étions allés quérir, eu la chance de trouver dans le sable une bague portant le symbole de Loviatar. Ce fut tout pour les indices, si ce n’est que nous trouvâmes d’autres cadavres sur un ilot face à la plage, ou nous nous étions rendus, attirés par un feu survenu on ne sait comment au pied d’un vieux phare délabré.  

Il se passa ensuite pour moi une journée on ne peut plus banale, et tout paraissait devoir sombrer à nouveau dans la routine. J’avais trouvé un petit travail de messager entre Calar et Mont noir, et ma foi cela me convenait plutôt que cette relative liberté rémunérée. C’est alors que survint un nouvel incident… Alors qu’ayant délivré mon message au responsable des mines de Mont noir je m’apprêtais à dévaler la montagne porter sa réponse à Calar, je fus avalé par des ombres d’ou sortirent des espèces de chats éthérés, noirs d’encre, et dont les prunelles de braises me saisirent jusqu’à l’os. Pire j’avais certitude d’avoir distinctement entendu une femme incanter ! Inutile Mère de te dire que je pris les jambes à mon cou, rebroussant chemin afin de me réfugier derrière les hautes murailles de la cité de la montagne. Je voulu porter l’alerte mais las, je fus rudement accueillie par un garde de la revêche qui commande la place. Certes, selon toute évidence ce soldat avait la peur au ventre, mais est-ce raison, Mère, que de me rudoyer abjectement et traiter ta fille de « putain d’elfe » ? Non pas. Heureusement que bien qu’ayant le sang vif,  je sais faire part des choses, et qu’il est des circonstances ou l’intelligence commande de ne point se laisser atteindre par la fange des peuples éphémères. Aussi je ne fus pas peu fière que d’éviter d’envenimer la situation, me contentant de battre retraite. Sur la place centrale se trouvaient, près  d’un feu de camps deux aventuriers qui concédèrent avoir subi même mésaventure que moi. Le premier était ce mercenaire du Cormyr, Sieur Jerdanis, un mâle aux titres ronflants que je ne te ferais point offense de recopier ici, accroché comme une moule à son rocher à sa gloire passée (réelle ou fantasmée je creuserai cela), et avec qui j’avais déjà été à la chasse au l’ours – cette fameuse entreprise calamiteuse ou les humains s’étaient servis de moi comme appât. Autant dire que je me méfie de ce malotru et ne le porte pas particulièrement dans mon cœur ! L’autre, je l’appris plus tard est en quelque sorte son sous fifre ; un semi-orc libidineux se nommant Durak. Il n’a eu que de cesse que de tenter de me baver sa luxure dessus. Par les sangs que notre déesse me préserve de ses sales pattes velues !

Enfin, comme tu le constates, cela faisait belle équipe. Et ce fut pire lorsque nous allâmes attendre le lever du jour à l’auberge tenu par un nain qui n’eut de cesse que de me harceler comme savent faire les courtes pattes. Et pour couronner le tout, à peine fûmes-nous attablés que nous entendîmes comme des voix d’outre-tombe venant de la cave. A contre cœur il me fallut bien accompagner ces trois mâles, car d’une part, s’il était hors de question de passer pour lâche devant l’outre à bière, d’autre part je sais qu’ignorer un danger ne permet point de s’y abstraire. Donc nous descendîmes, et comme on pouvait s’y attendre cela recommença comme à Calar, mais il y eut quelque chose aussi, et si ce n’était point si sinistre que j’en raierai à gorge déployée… Cette chose était une femme costumée d’ombre ; une âme glacée implorant qu’on la réchauffe. Ce spectre semblait commander aux ténèbres ; apparaissait subitement à un endroit avant de s’éclipser tout aussi abruptement, dardant ses stylets obscurs sur tout ce qui lui était proche. Sa voix était une lancinante complainte… Nous n’avions aucune échappatoire possible, et faiblissions à chacune de ses caresses. C’était effroyable. Ce fut le Sieur Jerdanis qui parvint à la repousser on ne sait ou, suffisamment longtemps pour nous permettre de fuir, en lui projetant une torche enflammée, nous épargnant ainsi un sort funeste. Tu me diras, chère Mère, que dans ce que je viens de conter rien de drôle. Et bien c’est que je n’avais pas encore couchée sur le parchemin le fait que la femme d’ombre en voulait particulièrement au semi-orc, dont les cheveux se dressaient sur la tête à l’idée que de se retrouver à copuler avec un spectre !  C’est une maigre consolation j’en conviens.

Mère, tous ces événements portent à accroire que de profonds mystères courent sous la croute pelée de Drasmal. Et pour accréditer mes dires, s’il était encore besoin, je me dois de confesser que nous trouvâmes dans l’auberge un sac abandonné. A l’intérieur, un parchemin rédigé en ancien elfique ; ce genre de missive dont tu m’as montrée jadis des exemplaires. Tu sais, ces ordres de missions dont usent les Ménestrels. Je l’ai lu et relu pour l’inscrire en ma mémoire, puis me fiant à mon instinct, j’ai livrée aux autres le texte à haute voix. Peu être ai-je trop dit évoquant le nom de ménestrels. J’espère que je n’aurai point à le regretter. C’était une énigme. Et ce fut paradoxalement le semi-orc qui trouva immédiatement la réponse ; cette réponse qui ouvre à d’autres questionnements qui me font beaucoup plus vibrer que cette quête elle même : A qui appartient donc ce sac ? A t-il été laissé là à dessein ? Aurai-je du me taire, tout garder par devers moi ? Ne point prononcer le nom fatidique de Ménestrels ? Au contraire dire qu’il s’agissait manifestement d’un ordre de mission ? Qui sont ces frères et sœurs de sang ? En quoi sont-ils impliqués ? Quel mal poursuivent-ils ? Ce Guldar qui est-ce ? Et cette clé ? Ce chat ?… Plutôt devrais-je écrire ce « chas »… Magie des mots toujours… Il me reste, Mère, à délier le fils de l’écheveau et l’introduire là ou il convient – passant outre de ce la connotation triviale du vocable, car il s’agit là « d’une  toute une autre affaire que quand la déesse cache son chas ou ses seins, par une pudeur dont personne ne lui sait gré »...  *

Mère je me prends à rêver d’une destinée qui me rendra digne de vous. Je vous en prie guidez-moi dans ce dédale…

Je vous embrasse avec toute mon affection. Saluez bien notre doux ami.

Votre fille dévouée ;

 

Laaken.  

  • L. Daudet, Les Bacchantes
par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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