Vendredi 9 mai 2008

Terres de Drasmal, Calar, 19 Noctur de l’an 1377 du calendrier de Vaux

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Chère Mère,

 

Tu pourrais arguer que je ne cherche qu’à instruire le dossier de ma postérité, ce qui n’est point totalement infondé. Et s’il me prend l’envie de te conter toutes ces aventures c’est que je me dois d’entretenir ma mise littéraire ; mieux qu’il m’appartient de la construire ex nihilo. Le boutte hors si aisé* n’advient pas sans un travail préliminaire sur les fondations même de l’être. Mon esprit est fait d’apartés. Aussi, à ce stade de ma missive je m’interroge sur le divorce apparent entre ma prose couchée sur parchemin et les mots de poissonnières, les trivialités trop souvent ânonnées à flots par ma bouche aux lèvres ourlées, et qui me font paraitre pareille à vous dans vos instants de verve – oui prenez cela Maman chérie comme une méchanceté, une perfidie de ma part !  Est-ce là bien la même personne dont il s’agit ? Certes la complexité a horreur du vide, et se love partout ou il lui est loisible de le faire. Et bien mal en prend au sot ou l’indigent qui ne lit que braverie dans le coup d’épée désespéré du soldat sur le champ de bataille. C’est que, quelque soient les obligations ou les motivations qui l’ont conduit à cette ruine sanglante, il n’a point consenti à la souffrance délibérée – sauf à être Loviat – Une vision, un idéal le fait tenir. Il préserve par devers soi l’intimité de son esprit et il frappe l’ennemi par habitude, par pur mimétisme pour ne point paraître incongru à ses compagnons d’infortune. Les choses seraient simplistes et incomplètes, Mère, si je ne te concédais point qu’entre aussi en jeu, cette dynamique de groupe qui fait de l’entraide intéressée un puissant moteur de survie. Il en va de même pour moi.

 

Cette vaine rhétorique, Tari, bien que j’espère qu’elle t’égaille quelque peu tout me permettant par l’esprit de me rapprocher de toi, ne fait au fond que voiler pudiquement mon désarroi présent. Car voici un fait d’arme commis par ta fille, qui a voulu sacrifier au bien et qui contribua malgré soi à abîmer les valeurs qui la font tenir vent debout en ce monde. Les faits : Des nuées de corbeaux aux ailes fuligineuses abattus sur les champs de Jack. Je te précise ici, pour la clarté de l’exposé qu’il s’agit d’une petite personne dont le destin est de nourrir la population de Calar. Bref les oiseaux se bâfraient et la famine rampait. Il me faut désormais te peindre à gros trait un autre acteur, Traben, bourgmestre ricanant du village haut perché sur la falaise occidentale de Drasmal. Il est vassal de la Dame Iria, la femelle de Mont Noir dont je t’ai déjà parlée. Cet homme complexe détenait un livre dont d’aucuns pensaient qu’il en dessinait lui-même les images ; ces illustrations terribles comme des augures !... Car la magie suintait de la couverture vénérable, s’écoulant sur les gravures tel un acide irrépressible. Jus de pavot indépassable… Traben fixait les images et voyait ce qui allait advenir. Alors saisi d’effroi il refermait l’ouvrage, avant de le rouvrir, encore et encore, trouvant de nouvelles pages colorées par le destin. La sagesse populaire, vois-tu Mère, n’était point si insensée, et il y avait du vrai à dire que Traben écrivait ces choses sinistres. Pour le dire autrement il était devenu l’instigateur malheureux des tourments endurés par son village. Esclave fasciné par ce qui l’enchaîne, ne pouvant garder par devers soi la splendeur de ce qu’il supposait être un instrument de pouvoir immense, il advenait parfois qu’il lui prenne l’envie impérieuse de montrer ces images. Je ne fus point la première à qui il le fit. D’autres aperçurent aussi les funestes compositions colorées emprisonnées par l’encre mystérieuse du livre. Ce fut le cas du Sieur Jerdanis qui s’est prit de puis peu un accent ridicule, et qui vit des navires aux bannières de Licorne approcher du rivage, tout comme je vis cet homme – loup aux yeux fauves se frotter contre les clôtures de Jack pour y laisser des poils.

 

Tu t’en doutes, Mère. Ce fut ne fut point aisé d’obtenir de Traben qu’il m’abandonna son précieux livre. A son contact, cet homme usuellement pragmatique, n’avait plus toute sa raison. Je te passe ici le laborieux de l’argumentaire que je dus déployer pour venir à bout de l’aveuglement de Traben. Saches juste, Mère, que je fus en butte à ses regards altérés par la rage et que j’eus peur à plusieurs reprises qu’il en vienne à me frapper, voire que prit de folie il ne cherche à m’occire sans formalités. Mais pour une raison que je te tiens ici encore malicieusement secrète, je tins ferme et parvins après moult palabres à le convaincre à me confier l’objet.

 

Oh… Par les sangs ! Prise de prolixité je n’ai point vu que le parchemin touchait à son terme. Las l’espace me manque véritablement pour te livrer présentement plus avant mon histoire, sans devoir procéder à d’affreuses coupures auxquelles mon esprit se refuse à se résigner…

 

Je t’adresse celui-ci et vole en quérir un autre. Sois patiente.

 

Je t’embrasse.

 

Ta fille, Laaken.

 

 

Ps : je me suis interrogée sur l’étymologie de Calar sans ne rien trouver de probant sauf cette singularité : çalar saat, prononcé /ʧɑ.ɫɑɾ sɑːt/ est une locution orientale qui signifie le Réveil. Je ne sais point s’il y a un lien mais cela m’apparaît être une fortuite et délicieuse métaphore.

* Boutte si aisé : L'expression si aisée. Aptitude à exprimer si aisément sa pensée.

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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