Dimanche 11 mai 2008

Terres de Drasmal, Calar, 19 Noctur de l’an 1377 du calendrier de Vaux

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Mère,

 

« Lateus in presens animus, quod ultra est, oderit curare ».*

« Ne utile quidem est Scire quid futurum sit : miserum est enim nihil proficientem » **

 

Ces deux sentences entrent idéalement en résonance avec le sujet qui nous occupe. Tu le vois j’ai fait au plus vite pour ne point te laisser languir davantage. Entrons derechef sans circonvolutions dans le vif du sujet : Le livre que je pris des mains de Traben. Quelle force, quelle impérieuse nécessité me poussait ainsi à mettre en péril le fil de mes jours ? Car si j’adore les livres, je ne sais si je sacrifierai ma vie pour les plus beaux élans de la prose, ceux qui si purs transportent irrémédiablement l’âme dans les firmaments célestes. Peu être ne céderai-je point davantage pour l’épopée la plus grandiose, celle que l’on conserve toujours par devers soi près du feu, afin d’édifier les enfants des siècles en devenir. Quelle serait ma capacité d’évitement du pire devant les poèmes si touchants qu’ils vous font embrasser les ailes des Dieux ? Qui peut savoir au fond ? Imaginant ces perles de la littérature ou de la philosophie je me sens remuée, tentée par l’abandon aux rêveries inoffensives qui me laissent accroire que sans doute que si, je me mettrai au péril ! Mais assez de songeries. Dans mon aventure bien réelle, je tins mon courage, ma détermination et ma  force d’une rencontre impossible – ou tellement improbable que l’on n’y songe que dans les fantasmagories les plus éthérées. Une femme – arbre. Une reine des bois, nue, dame - lierre dont des bras s’égouttaient des feuilles. Elle avait cette sauvagerie nimbée de douceur de ceux dont le regard voit au-delà des horizons du commun. Les doctes érudits, dans leurs soucis de classification, diraient d’elle qu’elle était une Dryade. Moi je dis Dame – Lierre et cela vaut bien tous les discours savants du monde.

    

La nuit était encre mauve et la lune galopait sur les falaises, embrassant dans sa course échevelée les étoiles. Les vagues claquaient au loin sur les brisants, et explosaient en mille paillettes d’argent. Je distinguais tout cela nettement, comme si la proximité de la dame - Lierre dilatait mes sens. Elle parlait bas mais sa voix résonnait dans ma tête. Fascinée je lisais ses lèvres qui avaient les accents impérieux de l’éternité. Son timbre était pareil à une mélopée au goût de l’humus. Imperturbable icône, elle charriait sur mon cœur l’histoire terrible de ce livre ; cette chose ensorcelée et maudite qui emprisonnait la vie de son maître. Car la dame – Lierre servait une bête qui n’en n’était point une, une créature irracontable, une et multiple tout à la fois. C’était quelque chose au-delà de l’entendement et que je n’avais point à connaître – pouvais-je seulement l’appréhender ? J’en doute. Et ce maître était le un dans le tout, il était les éléments eux même, sans être réductible à aucun d’entre eux pris isolement. Il était aussi autre chose que le tout réuni. Il n’était pas la nature, ni hors la nature… Mais les mots de la logique sont de bien pauvres réconforts en pareille circonstance.

 

La dame – Lierre ne pouvait elle-même fouler de son pied végétal les lieux de civilisation ; une impossibilité foncière inhérent à sa nature. Elle n’eut point besoin de force rhétorique pour me convaincre de l’aider, si bien qu’elle me manda d’intercéder auprès de Traben… La suite tu la connais, Mère.

 

Dans le pacte convenu entre nous il y avait cette supplique de ma part : Que cesse les dévastations causées par les corbeaux si je parvenais à lui restituer l’ouvrage. Elle tint parole. Avec le recul j’ai honte d’avoir osée poser telle condition. Je l’aurai fait sans contrepartie, aucune, mais sur l’instant cela m’apparut juste que de faire cesser le courroux de la créature ; que Calar évite la famine. C’était une indignité de ma part que je paye à présent. Bien sûr le pire fut évité mais à présent la ferme de Jack se trouve noyée au milieu des habitations des migrants. La prospérité est retrouvée, mais las, le bruit lugubre de la cognée résonne bien au-delà du village. Les clôtures poussent le long de la plage de sable noir. Les hommes sont de vos voraces bêtes. Avides et sans égard pour la nature. Vois, Mère, le malheur auquel j’ai contribuée bien malgré moi. Je ne cherchais que l’équilibre, une voie médiane pour éviter la souffrance à des innocents et me voici instigatrice de l’hégémonie rampante des hommes ! Est-ce là ta leçon Mère ? Rien n’est acquis en ce monde ; rien n’est limpide ni écrit. Il nous faut toujours choisir entre une éthique de responsabilité et une éthique de conviction. Aucune des deux ne pourra satisfaire pleinement l’esprit. Quoi qu’on fasse !  L’immobilité est un choix qui n’est point sans conséquence ; l’action dite « juste » s’avère lourde d’effets impromptus. Et pourtant il faut bien choisir…

 

« Je connais par expérience cette conviction de nature, qui ne peux soutenir une véhémente préméditation et laborieuse : si elle ne va gaiement et librement, elle n’a rien qui vaille »***

 

Tout se trouve dans la citation de ce vieux châtelain de la région de la Mer de Lune, et qui, des années durant, cloîtré dans sa tour sonda si loin ses abîmes qu’il trouva ce qui manquait si bien à la foultitude. Pour le reste, se détourner des haruspices, voila le sentier qui conduit à la profonde sagesse.

 

Je t’embrasse.

 

Laakën.

 

* « Satisfait du présent, l’esprit détestera de se soucier de l’avenir ». Horaces, Odes.

** « Il n’est pas utile non plus de savoir l’avenir. C’est misère, en effet, de se tourmenter sans profit ». Cicéron, La nature des dieux.

*** Montaigne, les essais.

 

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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Vendredi 9 mai 2008

Terres de Drasmal, Calar, 19 Noctur de l’an 1377 du calendrier de Vaux

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Chère Mère,

 

Tu pourrais arguer que je ne cherche qu’à instruire le dossier de ma postérité, ce qui n’est point totalement infondé. Et s’il me prend l’envie de te conter toutes ces aventures c’est que je me dois d’entretenir ma mise littéraire ; mieux qu’il m’appartient de la construire ex nihilo. Le boutte hors si aisé* n’advient pas sans un travail préliminaire sur les fondations même de l’être. Mon esprit est fait d’apartés. Aussi, à ce stade de ma missive je m’interroge sur le divorce apparent entre ma prose couchée sur parchemin et les mots de poissonnières, les trivialités trop souvent ânonnées à flots par ma bouche aux lèvres ourlées, et qui me font paraitre pareille à vous dans vos instants de verve – oui prenez cela Maman chérie comme une méchanceté, une perfidie de ma part !  Est-ce là bien la même personne dont il s’agit ? Certes la complexité a horreur du vide, et se love partout ou il lui est loisible de le faire. Et bien mal en prend au sot ou l’indigent qui ne lit que braverie dans le coup d’épée désespéré du soldat sur le champ de bataille. C’est que, quelque soient les obligations ou les motivations qui l’ont conduit à cette ruine sanglante, il n’a point consenti à la souffrance délibérée – sauf à être Loviat – Une vision, un idéal le fait tenir. Il préserve par devers soi l’intimité de son esprit et il frappe l’ennemi par habitude, par pur mimétisme pour ne point paraître incongru à ses compagnons d’infortune. Les choses seraient simplistes et incomplètes, Mère, si je ne te concédais point qu’entre aussi en jeu, cette dynamique de groupe qui fait de l’entraide intéressée un puissant moteur de survie. Il en va de même pour moi.

 

Cette vaine rhétorique, Tari, bien que j’espère qu’elle t’égaille quelque peu tout me permettant par l’esprit de me rapprocher de toi, ne fait au fond que voiler pudiquement mon désarroi présent. Car voici un fait d’arme commis par ta fille, qui a voulu sacrifier au bien et qui contribua malgré soi à abîmer les valeurs qui la font tenir vent debout en ce monde. Les faits : Des nuées de corbeaux aux ailes fuligineuses abattus sur les champs de Jack. Je te précise ici, pour la clarté de l’exposé qu’il s’agit d’une petite personne dont le destin est de nourrir la population de Calar. Bref les oiseaux se bâfraient et la famine rampait. Il me faut désormais te peindre à gros trait un autre acteur, Traben, bourgmestre ricanant du village haut perché sur la falaise occidentale de Drasmal. Il est vassal de la Dame Iria, la femelle de Mont Noir dont je t’ai déjà parlée. Cet homme complexe détenait un livre dont d’aucuns pensaient qu’il en dessinait lui-même les images ; ces illustrations terribles comme des augures !... Car la magie suintait de la couverture vénérable, s’écoulant sur les gravures tel un acide irrépressible. Jus de pavot indépassable… Traben fixait les images et voyait ce qui allait advenir. Alors saisi d’effroi il refermait l’ouvrage, avant de le rouvrir, encore et encore, trouvant de nouvelles pages colorées par le destin. La sagesse populaire, vois-tu Mère, n’était point si insensée, et il y avait du vrai à dire que Traben écrivait ces choses sinistres. Pour le dire autrement il était devenu l’instigateur malheureux des tourments endurés par son village. Esclave fasciné par ce qui l’enchaîne, ne pouvant garder par devers soi la splendeur de ce qu’il supposait être un instrument de pouvoir immense, il advenait parfois qu’il lui prenne l’envie impérieuse de montrer ces images. Je ne fus point la première à qui il le fit. D’autres aperçurent aussi les funestes compositions colorées emprisonnées par l’encre mystérieuse du livre. Ce fut le cas du Sieur Jerdanis qui s’est prit de puis peu un accent ridicule, et qui vit des navires aux bannières de Licorne approcher du rivage, tout comme je vis cet homme – loup aux yeux fauves se frotter contre les clôtures de Jack pour y laisser des poils.

 

Tu t’en doutes, Mère. Ce fut ne fut point aisé d’obtenir de Traben qu’il m’abandonna son précieux livre. A son contact, cet homme usuellement pragmatique, n’avait plus toute sa raison. Je te passe ici le laborieux de l’argumentaire que je dus déployer pour venir à bout de l’aveuglement de Traben. Saches juste, Mère, que je fus en butte à ses regards altérés par la rage et que j’eus peur à plusieurs reprises qu’il en vienne à me frapper, voire que prit de folie il ne cherche à m’occire sans formalités. Mais pour une raison que je te tiens ici encore malicieusement secrète, je tins ferme et parvins après moult palabres à le convaincre à me confier l’objet.

 

Oh… Par les sangs ! Prise de prolixité je n’ai point vu que le parchemin touchait à son terme. Las l’espace me manque véritablement pour te livrer présentement plus avant mon histoire, sans devoir procéder à d’affreuses coupures auxquelles mon esprit se refuse à se résigner…

 

Je t’adresse celui-ci et vole en quérir un autre. Sois patiente.

 

Je t’embrasse.

 

Ta fille, Laaken.

 

 

Ps : je me suis interrogée sur l’étymologie de Calar sans ne rien trouver de probant sauf cette singularité : çalar saat, prononcé /ʧɑ.ɫɑɾ sɑːt/ est une locution orientale qui signifie le Réveil. Je ne sais point s’il y a un lien mais cela m’apparaît être une fortuite et délicieuse métaphore.

* Boutte si aisé : L'expression si aisée. Aptitude à exprimer si aisément sa pensée.

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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Mardi 29 avril 2008

Terres de Drasmal, Calar, 03 Noctur, festin de la Lune de l'an 1377 du calendrier de Vaux
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Chère Mère,

Me voici à présent associée à des humains, dans une compagnie qui s’appelle « les Lames » ou quelque chose y ressemblant. Tu as bien lu douce mère. Inutile de relire ou de me sermonner ! A tes heures perdues tu as eu l’heur de pouvoir façonner une fille selon ton caractère. Point de Mal–heur ni de Bon–heur* donc. Juste la conséquence de ton éducation joyeuse – je pourrai même oser le vocable de débridé, voire d’amoral entendu comme il se doit dans le sens de libertaire. Bref je suis joueuse, insouciante et grave tout à la fois, inconséquente, piquante ou atone. Selon. Et si tu as voulu mettre dans mon nom un peu de sagesse, je sais bien que ce n’était que pour tempérer tes humeurs fantasques.  Ainsi sont les choses et n’y a pas à y revenir. Sans doute est-ce par désœuvrement que je me suis laissée prendre dans les mailles de cette association de prime abord incongrue, mais vois-tu la solitude ne m’étais plus tenable. Je n’ai trouvée, dans l’urgence, que cela pour me sortir de l’ornière. Et puis, à y regarder de plus près, les valeurs défendues par cette compagnie ne sont pas si antinomiques aux miennes. Camaraderie, esprit d’entraide, défense du bien, lutte contre les organisations maléfiques, telle le « Culte du Dragon » ou les « Mages Rouges », n’est-ce point là des préceptes qui vous agréent ? Certes je leur ai sans doute un peu extorqué lesdites valeurs, et sans doute que je force un peu le trait, car de fait nous n’avons point palabré sur ce qu’il convenait de classifier dans les organisations néfastes – je dois concéder même que le sujet n’a pas été frontalement abordé. Il n’empêche ! Sois fière Mère, car voici ta fille promue responsable de la diplomatie des fameuses « Lames de Drasmal» à la place d’un Mor indisposé  depuis un certain temps – pas un mort. Par ailleurs le tranchant de l’épée symboliquement me fait songer a mon Zamr¤. J’y ai vu là un signe supplémentaire pour me lancer dans cette affaire et je ne désespère pas d’associer au fer la poésie qui manque si cruellement en ces terres ; et à la force brute ou retorse ce supplément d’âme qui conduits aux actions justes.  

A ce stade de mon propos, Mère je me doute bien que tu brûle d’impatience de savoir qui sont donc les fiers aventuriers qui s’enorgueillissent du titre de « Lames de Drasmal ». Pour donner dans le lapidaire : Ils en sont rendus à ce jour à la portion congrue. Deux individus. Cled et Pers. Les autres ne sont pour moi que des noms, d’hypothétiques ombres sans consistance tangible. Ce qu’il convient de savoir c’est que cette guilde est l’émanation de celle que j’ai connu jadis ici même, et qui se trouvait sous férule d’un dénommé Phael dont j’ai déjà dû te brosser les traits. Je ne me souviens plus si je te l’ai dit mais Cled est son fils, un fils qui tient en fort piètre estime son géniteur, ce qui démontre un certain bon sens - bien qu’il me soit avis qu’ils se ressemblent par moult aspects. Mais ça fort évidemment je le conserve par devers moi. Pers quant-à lui, que j’avais gratifiée du sobriquet d’Ours dans une précédente correspondance, il a la langue plus déliée que par le passé, et se laisse parfois aller à la confidence. C’est au final une personne pragmatique ayant une influence salutaire sur son compagnon d’arme. L’un comme l’autre, ils ont faiblesses et défauts inhérents à leur race, mais ils ont cette manière droite et sans détour de dire – et faire - les choses qui en font des personnes fréquentables. En d’autres termes, pour être tout à fait juste, je me dois de te concéder, Mère, que j’aime plutôt bien ces deux humains.  

 

Il ne me reste hélas que fort peu de place pour te dire que nous avons menés à bien sans trop d’encombres notre première mission -  qui consistait à mener Dame Iria, à Calar.

Je ne manquerai point chère Mère de te conter mes prochaines aventures.

Ta fille Laaken.

 
*Avoir l'heur de signifie « avoir la chance de », « avoir le bonheur de », « avoir le plaisir de ».

En ancien français, il s'est écrit sous les formes oür, aür, eür, puis, à partir du XVe siècle, on l'a écrit heur, sous l'influence du mot heure (dérivé du latin hora, mot désignant une unité de temps). Il signifiait alors « chance » (bonne ou mauvaise) et on précisait au besoin la nature de cette chance : bon heur, mal heur. De là viennent nos mots bonheur et malheur. Des expressions homophones existaient également avec le mot heure (bonne heure, male heure), ce qui peut avoir contribué à la confusion entre heur et heure.

Source : http://www.druide.com/points_de_langue_25.html


** Instruments traditionnels reposant sur le principe de l'anche (petite languette taillée généralement dans le roseau qui est mise en vibration par le souffle).

 

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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Vendredi 25 avril 2008
[Pas de date. Ecriture chaotique]

Mère,

Mon exaltation est retombée.
L'elfe charrié par la mer pourrit au fond d'une fosse et je ne saurai jamais d'où il venait, ce qu'il était, ni comment il a succombé. Bouche cousue à jamais, il a emporté ses mystères dans la terre morne de ce vaste galet du Sud.
La nuit est là. Tenace. D'un noir plus noir que le noir. Elle essore son manteau sur mon coeur et s'engraine, impalpable, sur les sentiers que j'ai usés à force de les chercher. Las mes espérances sont restées vaines. Point de frères ni de sœurs. Mère, tu m'as arrachée de nos terres pour me condamner à la solitude !

Les humains s'affairent et bourdonnent. Le goût du lucre et la fascination pour le tranchant d'une lame sont les valeurs qu'il convient de cultiver ici... La gloire, la belle affaire ! Point de délicatesse ni de poésie. Ma langue natale se dessèche, inutile au fond de mon palais. Ici, point de devenir, sauf à fixer l'abîme. S'y livrer bras ouverts, et être, pour une poignée de secondes, pareille à l'albatros.
Mère, je me prends parfois d'imaginer que je ne vis qu'un mauvais rêve ; que je vais m'éveiller, là auprès de vous sur les berges de notre lac ; et que je me réchauffe au soleil timoré filtrant au travers la brume qui s'étire indolente à l'aurore.

Mère, tu m'as envoyée au bout du monde pour m'y perdre.
J'ai cru que tu poursuivais quelques buts secrets ; que les desseins D'Aerdrie agitaient les feuilles sous mes pas. La réalité, dans sa crudité est bien en deçà de ces fantasmagories de jeune femme.

Mon âme comme un champ de ruines.
Ta fille.

Laakën.

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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Lundi 21 avril 2008

Terres de Drasmal, Calar, 23 Uctar de l'an 1377 du calendrier de Vaux

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 Mère,



J’ai fait le rêve étrange d’une brume tenace qui me serrait le cœur. Du ciel coulait l’acide et la lune ne m’apportait aucun réconfort. Il faisait si froid !..

Des ténèbres blanches m’enveloppaient et me coupaient du monde, pénétrant les tréfonds les plus reculés de mon âme.  Egarée dans ce linceul je marchais à tâtons. Le vent filtrait au  travers de mes vêtements, me glaçant jusqu’à l’os. Ma voix se perdait dans l’infini avec pour seul écho qu’une détresse abyssale. Puis, soudain il y eut ce mur ! Ces visages figés, saisis dans l’effroi. Ces corps tordus aux yeux exorbités ! Ils me regardaient ; ils m’appelaient et moi je me débattais, agitant les mains dans le vide et hurlant ma ferveur à Aerdrie, l’implorant de m’emporter dans les airs ! Mais le silence me répondait ; un bourdonnement affreux qui me déchirait les tympans. Et le mur avançait. Et les suppliciés tendaient vers moi leurs bras de pierre aux ongles rongés par la vermine. Ils voulaient m’étreindre, ils voulaient m’éteindre. Tout vacillait, tout se fissurait ; mon être se disloquait ! Je voulus les nier, fermer les yeux, mais je m’aperçu avec horreur qu’ils avaient mangé la couleur de mes prunelles ; que mes orbites étaient vides. Je me mis alors à hurler mais aucun son ne sortit. C’était trop tard, ils s’étaient immiscés partout dans mon crâne, y déversant des flots de larmes et de fiel !... Ils m’investissaient, ils me souillaient. Et plus ils me rongeaient plus je me sentais que mon esprit s’estompait… Il n’y avait plus rien à faire. Alors, vaincue je me suis laissée tomber dans l’abime…

  Lorsque j’ai ouvert les yeux j’étais allongée sur une paillasse de la chapelle de Mont Noir. Le guérisseur était penché sur moi. Un peu derrière il y avait Durak, le Sieur du Cormyr et un autre qui se fait nommer l’anguille. Tout me revint alors… La crypte de Blockolm, les morts-vivants qui nous cernaient, leurs faces hideuses, leurs haleines spectrales, ce cliquetis d’os et cette avidité effroyable… La douleur. Puis le néant !

Ces aventuriers ne m’ont point abandonnés alors que c’eût été légitime dans de telles circonstances. Ils n’avaient de compte à ne rendre à personne et ils se sont embarrassés du fardeau de ce corps inerte aux oreilles pointues. Peut être les ai-je mal jugé. Je ne sais plus quoi penser. Je leur dois la vie…

Mère je n’ai pas le courage d’aller plus avant. Les mots s’embrouillent et la plume me tombe des mains.

Je t’embrasse.

Ta fille Laakën

 

par Axel Evigiran publié dans : Missives de Laakën à sa mère
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